Ha responsable

Vergers Boiron : « Notre enjeu, c’est la durabilité et la résilience de nos filières »


Christine Sarzier est la directrice filières et engagements de l’entreprise familiale drômoise Vergers Boiron spécialisée dans la purée de fruits premium pour les professionnels des métiers de bouche de 80 pays (80 % de chiffre d’affaires à l’export). Elle achète environ 20 000 tonnes de fruits par an dans une trentaine de pays. Depuis trois ans, elle pilote un important projet de sécurisation et de durabilité de ses approvisionnements.

Christine Sarzier, directrice filières et engagements. - © D.R.
Christine Sarzier, directrice filières et engagements. - © D.R.

Vous êtes directrice filières et engagements de Vergers Boiron. Que recouvrent vos missions exactement ?

J’ai un double rôle. D’une part, je pilote la structuration des filières d’approvisionnement, du sourcing jusqu’au pilotage de la relation fournisseurs, en passant par la négociation et la contractualisation. D’autre part, je porte la stratégie de développement durable de l’entreprise sur l’ensemble des métiers. Je suis entrée dans l’entreprise en 2008 comme responsable achats et j’occupe ma fonction actuelle depuis quatre ans. À cette occasion, j’ai choisi de faire évoluer le titre de « Direction Achats » vers l’intitulé « direction filières et engagement » parce qu’à mon sens le terme « achats » était trop restrictif. Aujourd’hui, le métier va bien au-delà dans notre secteur : il s’agit de piloter des filières agricoles, d’intégrer les enjeux RSE et de travailler sur le long terme.

Concrètement, que recouvrent ces filières d’approvisionnement ?

Elles concernent principalement les matières premières fruits et le packaging. J’encadre une équipe de quatre acheteurs, chacun avec un portefeuille spécifique : fruits rouges, fruits exotiques, fruits d’origine France et packaging. Nous achetons environ 20 000 tonnes de fruits par an couvrant une cinquantaine de variétés différentes, cultivées dans 30 pays.

J’ai également dans mon équipe deux personnes dédiées aux sujets RSE. Tous sont ingénieurs agronomes, ce ne sont pas des acheteurs de métier et c’est un choix assumé. C’est d’ailleurs mon cas également, j’ai une formation d’ingénieur avant d’avoir construit une expérience dans les Achats chez Andros puis chez Charles et Alice.

Un bon acheteur, dans notre secteur, est quelqu’un qui connaît les filières, négocie sur la base de données techniques et veille à la santé économique des chaînes d’approvisionnement

Pourquoi ce choix de profils techniques plutôt que des acheteurs de formation ?

Les compétences que nous recherchons sont avant tout techniques. Nous avons besoin de personnes capables d’élaborer des plans d’action avec nos fournisseurs sur des sujets environnementaux, éthiques et agricoles. Cette légitimité technique permet de comprendre les contraintes des producteurs et d’ouvrir un dialogue qui ne se limite pas à la question du prix. Un bon acheteur, dans notre secteur, est quelqu’un qui connaît les filières, négocie sur la base de données techniques et veille à la santé économique des chaînes d’approvisionnement. Négocier uniquement pour faire baisser les prix n’a pas de sens : il faut que chacun puisse vivre de son métier.

Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux de vos approvisionnements ?

La durabilité et la sécurisation des volumes. Le changement climatique est une réalité : avec pour conséquence des pénuries, des aléas climatiques plus fréquents et plus intenses et donc des difficultés à sécuriser les récoltes d’une année sur l’autre. Nous commençons aussi à observer des déplacements des zones de culture avec le réchauffement climatique, ce qui nécessite que nous aussi, nous nous adaptions.

Nous travaillons sur la résilience : adaptation variétale, transition agroécologique, réduction de la dépendance aux intrants chimiques, restauration de la biodiversité et de la vie des sols

Comment accompagnez-vous vos filières et vos fournisseurs face à ces évolutions ?

Nous travaillons sur la résilience : adaptation variétale, transition agroécologique, réduction de la dépendance aux intrants chimiques, restauration de la biodiversité et de la vie des sols. Nos ingénieurs agronomes acheteurs réalisent des diagnostics filière, parfois avec des cabinets spécialisés.

Depuis, trois ans, vous menez justement un important travail autour d’une nouvelle démarche d’achats responsables. De quoi s’agit-il ?

Nous avons été accompagnés par le cabinet de conseils en achats responsables Buy Your Way. Il nous a aidés à structurer cette stratégie. Cela se traduit par la construction progressive d’un panorama de nos risques majeurs. Nous analysons les risques pour chaque « couple » fruit, origine. Il s’agit des risques agricoles, environnementaux, liés à l’eau, mais aussi des risques sociaux et éthiques. C’est aujourd’hui un devoir de vigilance indispensable quand on s’approvisionne dans trente pays. Ces diagnostics permettent d’ouvrir le dialogue avec les fournisseurs. Nous leur demandons de nous apporter des garanties suffisantes. S’ils ne le peuvent pas, nous construisons un plan d’action. Évidemment, tout cela prend beaucoup de temps.

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Nous avons réalisé les diagnostics sur environ 80 % de nos fruits. Et désormais, nous réalisons obligatoirement cette analyse, pour chaque nouveau couple fruit/origine que nous référençons.

A l’occasion de ces analyses, avez-vous identifié des problématiques majeures ?

Disons que cela nous permet de nous assurer qu’il n’y a et qu’il n’y aura pas de problème. Par exemple, sur la filière açaï au Brésil, un risque lié au travail des enfants a été identifié. Notre fournisseur ne faisait pas travailler d’enfants, mais le risque était présent sur ce secteur. Pour sécuriser la situation, nous nous sommes appuyés sur la certification Fair for Life que nous avons demandé à notre fournisseur de détenir. Sur d’autres filières, comme le fruit de la passion au Pérou, nous travaillons sur l’optimisation de la ressource en eau car ces cultures se font sur des zones semi-désertiques.

Nous travaillons souvent avec les mêmes fournisseurs depuis plus de 15 ans. Il y a une relation de confiance, et nous investissons à leurs côtés pour améliorer leur durabilité et leur résilience

Ces démarches supposent alors des engagements de long terme avec vos fournisseurs ?

Oui, même si nos contrats sont annuels. Nous travaillons souvent avec les mêmes fournisseurs depuis plus de 15 ans. Il y a une relation de confiance, et nous investissons à leurs côtés pour améliorer leur durabilité et leur résilience. Ils nous disent souvent que nous sommes leur meilleur client car nous payons correctement et nous les accompagnons. Ils nous le rendent quand c’est possible en nous privilégiant dans les moments de tension d’approvisionnement. Nous finançons par exemple les diagnostics initiaux, nous prenons en charge environ la moitié des coûts des projets de transition agroécologique et nous mettons en place des primes au kilo pour accompagner les producteurs dans la prise de risque liée au changement de pratiques, vers la transition agroécologique par exemple. Nous ne les laissons pas porter le risque seul.

Mon ambition, c’est qu’un chef, face à une purée de fruits Boiron, se dise qu’il n’y a pas seulement un produit devant lui mais tout un ensemble de valeurs

Voyez-vous aujourd’hui des retombées business de ces démarches ? Vos clients valorisent-ils ces efforts ?

Pas encore. Nous communiquons, il y a de l’intérêt, mais il faut reconnaitre que ce n’est pas encore un critère de choix déterminant. Aujourd’hui, nous sommes choisis avant tout pour la qualité, la constance du goût, le positionnement premium et le service. Mais nous devons réussir à mieux mettre en avant cette démarche, faire en sorte que ces engagements deviennent une composante tangible de notre proposition de valeur. Mon ambition, c’est qu’un chef, face à une purée de fruits Boiron, se dise qu’il n’y a pas seulement un produit devant lui mais tout un ensemble de valeurs.

Courant 2026, vous allez déployer le SRM Cobuy. Est-ce lié à cette démarche de durabilité que vous menez ?

Nous demandons énormément de documents à nos fournisseurs dans le cadre de nos diagnostics et de nos référencements. Nous traitons pour l’instant cela via des fichiers Excel, mais très franchement, nous sommes arrivés au bout de ce système. La collecte et le traitement de toutes ces données sont devenus de gros problèmes. Nous avons donc fait un appel d’offres et avons retenu la solution Cobuy qui nous semblait la plus adaptée à nos besoins. Cet outil nous permettra de centraliser, sécuriser et analyser les données, et aussi de faciliter les échanges avec les fournisseurs via une plateforme dédiée. Nous la déploierons progressivement en 2026. Il y aura une phase importante de paramétrage, de tests, et nous prévoyons de renforcer temporairement l’équipe pour accompagner ce déploiement.

Quelle est l’étape d’après ? Sur quels autres axes de travail réfléchissez-vous ?

J’aimerais développer des coopérations avec d’autres industriels confrontés aux mêmes enjeux. Les défis que nous adressons sont trop vastes pour être traités seuls. Nous réfléchissons à rejoindre ou créer des coalitions sur certaines filières, en associant industriels, universités et ONG.