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Elouise Epstein : “Le vrai défi de l’IA n’est pas technologique, il est organisationnel”

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À l’occasion de l’Insights Summit, organisé le 26 mars à Paris par SpendHQ, spécialiste de l’analyse des dépenses achats, Républik HA a rencontré Dr Elouise Epstein, figure majeure du digital procurement. Conférencière internationale et auteure, elle accompagne depuis plus de vingt ans les transformations des organisations achats. Dans cet entretien exclusif, elle livre sa vision de l’impact de l’IA sur les équipes, les modèles opérationnels et le rôle des directions achats.

Dr Elouise Epstein en masterclass à l’Insights Summit, autour des enjeux de l’IA dans les achats. - © D.R.
Dr Elouise Epstein en masterclass à l’Insights Summit, autour des enjeux de l’IA dans les achats. - © D.R.

Lors de votre masterclass, vous avez affirmé que le principal problème était « les réflexes Excel et l’inertie des équipes ». Comment les directions achats peuvent-elles concrètement favoriser l’adoption de l’IA ?

Aujourd’hui, tout le monde parle de transformation, mais nous ne savons même plus très bien de quoi nous parlons ni vers quoi nous allons. Résultat : la plupart de ces initiatives ont échoué, et les équipes sont devenues sceptiques. En tant que collaborateur, je peux très bien me dire que cette transformation autour de l’IA ne va pas fonctionner. Je peux me mettre en retrait, me dire que je n’ai pas besoin de m’y engager, ou simplement continuer à faire comme avant avec les outils habituels.

Mon point de vue, c’est que cela était vrai auparavant, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous ne pouvons plus attendre, car les prochaines années de nos vies professionnelles vont se dérouler dans cet environnement transformé par l’IA. L’enjeu n’est pas seulement technologique, il est aussi culturel. Il faut accompagner les équipes, montrer concrètement la valeur de l’IA dans leur quotidien et sortir des approches classiques de transformation. »

Vous remettez en question l’idée selon laquelle il faut des données parfaites avant de lancer des projets IA. Par où les équipes achats doivent-elles commencer concrètement ?

Les équipes achats doivent commencer par la productivité individuelle. Il n’y a aucune raison pour que nous ne puissions pas utiliser l’IA pour mieux faire notre travail. Par exemple, nous avons souvent besoin de transformer des textes en présentations. Nous utilisons des outils d’IA qui génèrent des slides à partir de nos documents, et cela a profondément changé notre manière de travailler. Nous utilisons également des agents IA personnalisés, non pas pour faire le travail à notre place, mais pour structurer notre réflexion et faire émerger des idées que nous n’avions pas identifiées.

L’IA peut améliorer la productivité individuelle, et c’est déja là que commence la transformation

C’est exactement ce que chacun peut faire aujourd’hui, quel que soit son rôle. Il ne faut donc pas attendre d’avoir des données parfaites et cela ne doit pas devenir un prétexte à l’inaction. L’IA peut améliorer la productivité individuelle, et c’est déja là que commence la transformation.

Elouise Epstein lors de sa masterclass à l’Insights Summit. - © D.R.
Elouise Epstein lors de sa masterclass à l’Insights Summit. - © D.R.

Avec l’arrivée des agents IA (outils autonomes) et des « AI employees », comment les directions achats doivent-elles repenser leur organisation ?

Ma réfléxion a beaucoup évolué ces derniers mois. La première chose à comprendre, c’est que nous sommes probablement la dernière génération à travailler dans un environnement entièrement humain. Très rapidement, nous allons évoluer vers des organisations hybrides, où humains et agents IA vont coexister et collaborer. À mesure que ces “AI employees” se développent, nous n’aurons plus besoin de l’ensemble des rôles tels qu’ils existent aujourd’hui, ou nous devrons les redéfinir en profondeur. Certaines fonctions vont disparaître, d’autres évoluer, et de nouveaux rôles vont émerger autour de la gestion et de l’orchestration de ces agents. Le modèle organisationnel va donc être profondément transformé.

Il ne sera plus structuré comme aujourd’hui, avec des fonctions distinctes, et les organisations devront repenser la manière dont elles fonctionnent, mais aussi la façon dont le travail est réparti entre humains et machines. Plus encore, nous pourrions arrêter de recruter pour certains postes, remplacés par des “AI employees” capables d’exécuter une partie des tâches achats. Cela va profondément changer notre manière de concevoir le travail. »

Dans ce nouvel environnement, comment la fonction achats peut-elle renforcer son rôle de partenaire stratégique et générer un réel impact sur la performance ?

Si l’on revient au rôle fondamental des Achats, la performance d’une entreprise repose toujours sur deux leviers : augmenter les revenus ou maîtriser les coûts. Or, une grande partie des coûts d’une entreprise est liée aux fournisseurs. Donc si nous voulons améliorer la rentabilité, il faut nécessairement agir sur ces dépenses. Pendant longtemps, notamment dans la tech, les entreprises se sont peu préoccupées des coûts. L’objectif était avant tout d’innover et de croître rapidement. Mais dès que la croissance ralentit, les entreprises se tournent à nouveau vers les coûts. Et ce cycle se répète.

Aujourd’hui, certaines entreprises arrivent à maturité et deviennent plus disciplinées. Elles commencent à se poser des questions très concrètes : où dépensons-nous notre argent ? Pourquoi avons-nous autant de solutions différentes pour un même besoin ? C’est là que la fonction achats a un rôle clé à jouer. En apportant de la visibilité, en structurant les dépenses et en pilotant la performance, elle devient un véritable partenaire du business.

Nous devons apporter ce que nous maîtrisons : l’esprit critique, l’intelligence émotionnelle, la capacité à créer des relations

Vous avez évoqué une transformation générationnelle majeure du marché du travail. Comment les directions achats doivent-elles adapter leurs équipes et leurs modes de fonctionnement à cette nouvelle réalité ?

Nous vivons une transformation générationnelle majeure. Les baby-boomers quittent progressivement le marché du travail, tandis que la génération X reste très présente dans les postes de direction. Cela signifie que nous prenons des décisions, notamment sur l’IA, sans toujours bien maîtriser ces technologies.

À l’inverse, les générations plus jeunes ont grandi avec le numérique. Pour elles, l’IA est naturelle, ce qui crée un décalage avec ceux qui prennent les décisions.

Dans ce contexte, notre rôle doit évoluer. Il ne s’agit plus de tout contrôler, mais d’accompagner les plus jeunes générations. Nous devons apporter ce que nous maîtrisons : l’esprit critique, l’intelligence émotionnelle, la capacité à créer des relations. Et surtout nous devons laisser les nouvelles générations prendre le leadership sur les sujets technologiques. C’est cet équilibre qui permettra aux organisations de s’adapter.

Pour aller plus loin, Elouise Epstein est notamment l’auteure de l’ouvrage Trade Wars, Pandemics, and Chaos, consacré au rôle du digital procurement dans un environnement économique instable.