Engie : « La crise nous oblige à nous reposer la question de l’articulation entre RSE et économie »
Tanguy Moulin Fournier, Group Head of Procurement Sustainability d’Engie fait le point sur les invariants de la politique achats responsables, en particulier la décarbonation et la manière dont ils s’articulent avec les impératifs économiques. Il sera grand témoin de l’atelier-débat « #Création de valeur : comment remettre la démarche achats responsables dans une équation économique » lors des HA Days Achats responsables des 10 et 11 mars à Deauville.
Quelle est la différence de prise en compte des différents sujets de la RSE ?
On peut avoir le sentiment que L’époque est globalement à la décélération. Dans les faits, la réalité est plus nuancée. La Santé Sécurité est ancrée dans notre culture industrielle, voire dans notre cœur de métier. Le sujet des droits humains aussi est incontournable, depuis toujours mais encore plus depuis la loi Sapin 2. Le sujet carbone est central pour le monde de l’énergie et il est au cœur du projet d’entreprise d’Engie.
La sauvegarde de la nature est le sujet qui peine à émerger
Les achats inclusifs, qui sont influencés par la réglementation et la culture, sont très variables selon les pays. Cette influence est très forte en France, en Australie ou encore en Afrique du Sud. Mais dans des pays où la réglementation ne pousse pas, il est difficile de le faire alors qu’on est sous contrainte économique.
La sauvegarde de la nature est le sujet qui peine à émerger. Il a commencé à émerger avec la réglementation CSRD mais se trouve à nouveau freiné depuis Omnibus.
Quelle forme pourrait prendre la prise en compte du sujet des impacts de l’activité de l’entreprise sur la nature ?
Le sujet « nature » est encore plus complexe que le sujet du carbone - qui est loin d’être simple. On a du mal à saisir la réalité des sous sujets : pollution, eau, et tout ce qui se cache derrière le mot biodiversité. Beaucoup d’entreprises ont également du mal à saisir les conséquences exactes de leur impact sur la nature. C’est un sujet qui pourrait prendre plus facilement corps avec le principe de double matérialité. Une entreprise devrait pouvoir lister tous ses points de contact avec la nature. Sur les trois sujets les plus « nature » du chapitre environnement » de la CSRD - pollution, eau et océan, biodiversité - il faudrait pouvoir définir les points d’adhérence entre ses achats et ces grands domaines. Mais une entreprise fera l’effort de se préoccuper de ces sujets si elle y est incitée par la réglementation ou si elle risque de perdre de l’argent.
Tous les projets sont évalués sous l’angle finance comme carbone
Est-il possible et souhaitable de calculer un ROI des actions achats responsables ?
Le carbone est un sujet particulier tant il est devenu structurant : la question n’est pas de savoir si l’on pourrait être un peu plus rentable en oubliant le carbone mais comment être le plus rentable dans une trajectoire carbone non négociable. Pour que cet objectif global devienne l’objectif de chacun, nous avons dupliqué le processus budgétaire financier en un processus budgétaire carbone. Nos quatre Global Business Unit ont une trajectoire 2045 qu’elles transforment en PMT carbone puis en budget carbone et elles ont une revue trimestrielle carbone (QBR carbone) avec la CEO du groupe, Catherine Mac Gregor et le directeur financier. Tous les projets sont évalués sous l’angle finance comme carbone. Nous nous sommes engagés à être net 0 en 2045 et nous nous sommes engagés à être net 0 sur quatre pays dès 2030. Lorsque vous êtes « net zero », vous devez compenser le peu d’émissions restantes (moins de 10 %) au prix de la tonne de carbone. Ce jour-là, le carbone a un coût.
En conclusion : le ROI reste un outil indispensable, mais il est appliqué dans un cadre carbone non négociable.
Comment envisager ce parallèle entre finance et carbone avec des standards chiffrés discutables ?
En matière de calcul du carbone achats, nous travaillons encore tous avec des facteurs d’émissions, c’est-à-dire des proxis. Ils nous aident à définir les grandes masses et ils sont des appels à l’action. Dès 2030, nous commencerons à compenser le carbone restant dans nos quatre pays « net zero ». D’ici là, notre enjeu est de monter suffisamment en maturité pour que les chiffres du carbone achats soient précis et indiscutables. La feuille de route est tracée mais elle est exigeante.
Il nous faut naviguer entre une réalité du marché en 2026 d’une part et la certitude d’autre part des changements qui vont advenir dans les dix ans
Dans cet état de flou, sur quoi se fondent les arbitrages ?
Il est difficile de comparer de manière absolue aujourd’hui des offres sur la base des seuls chiffres carbone, pour les raisons déjà énoncées. Et il est également difficile de chercher à arbitrer carbone des achats et prix, tant que le carbone n’a pas de prix lui-même. C’est un sujet très comparable à ce qu’était la qualité il y a vingt ans. Le sujet était totalement négligé et, pour le faire progresser, ceux qui le portaient s’efforçaient de faire prendre en compte le coût de la non-qualité. Vingt ans après la cause de la qualité est indiscutable. Je pense que, de la même manière, le coût du carbone des achats sera un élément de base. Pour l’instant, il nous faut naviguer entre une réalité du marché en 2026 d’une part et la certitude d’autre part des changements qui vont advenir dans les dix ans. Ma conviction est que ceux qui n’auront pas pris le pli seront très vite dépassés par l’ampleur des changements. C’est maintenant qu’il faut se mettre en ordre de marche.
Y a-t-il des virages techniques actuellement qu’il ne faut pas rater ?
Le virage de la circularité en est un. C’est un défi immense mais qui va s’imposer à tous, tant pour des raisons environnementales que de raréfaction des ressources. De la même manière, les secteurs très émetteurs comme l’acier, l’aluminium, la chimie ou encore le transport maritime vont bouger, même si les changements nécessitent des milliards d’euros d’investissement.
Devant l’ampleur de la tâche, je suis convaincu qu’il faut s’organiser en coalition. Pour réconcilier la démarche économique et celle de sauvegarde de l’environnement, il faut redéfinir les standards de marché. Soit la loi définit un nouveau standard de marché, soit on construit des alliances qui vont redéfinir collectivement ce standard de marché.
La crise actuelle nous oblige à nous reposer la question de l’articulation entre RSE et économie. Les temps héroïques des précurseurs sont en train de s’achever, il faut faire atterrir la RSE dans une équation économique et financière normale, faire en sorte que la RSE fasse partie de la normalité du business. C’est une condition sine qua non de sa pérennité. Sinon on s’épuise et au les efforts sont trop dépendants d’engagements individuels.
Finalement, le mouvement de résistance actuelle au changement est sans doute une opportunité : celle d’ancrer définitivement la RSE dans le champ des entreprises.