Olivier Lluansi : « L’État doit être exemplaire sur la commande publique patriotique »
Ex-conseiller industrie et énergie à l’Élysée de 2017 à 2020, où il a piloté le programme Territoires d’Industrie, Olivier Lluansi est aujourd’hui professeur au Cnam. Son constat est sans détour : la France reste en phase de désindustrialisation. Pour lui, la commande publique est un levier massif encore sous-exploité et l’État doit assumer pleinement sa responsabilité.
Olivier Lluansi
Polytechnicien, ancien conseiller « industrie et énergie » à l’Élysée, Olivier Lluansi est l’un des acteurs de la réindustrialisation française. Il a lancé en 2019 l’initiative « Territoires d’Industrie » et conduit plusieurs projets industriels, notamment chez Saint-Gobain. Professeur au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) et enseignant à l’École des Mines, il a été missionné par les ministres de l’Économie et de l’Industrie pour réfléchir aux politiques industrielles françaises à horizon 2035. Il est l’auteur de Les Néo-Industriels (2023) et de Réindustrialiser, le défi d’une génération (2024).
Olivier Lluansi
Polytechnicien, ancien conseiller « industrie et énergie » à l’Élysée, Olivier Lluansi est l’un des acteurs de la réindustrialisation française. Il a lancé en 2019 l’initiative « Territoires d’Industrie » et conduit plusieurs projets industriels, notamment chez Saint-Gobain. Professeur au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) et enseignant à l’École des Mines, il a été missionné par les ministres de l’Économie et de l’Industrie pour réfléchir aux politiques industrielles françaises à horizon 2035. Il est l’auteur de Les Néo-Industriels (2023) et de Réindustrialiser, le défi d’une génération (2024).
Vous dressez un constat sévère sur la situation industrielle française : la France reste en phase de désindustrialisation. Comment expliquez-vous cet écart entre les ambitions affichées et la réalité des chiffres ?
Les chiffres sont clairs : globalement, cela n’a pas fonctionné. Nous continuons d’avoir une érosion de la part de l’industrie manufacturière dans la création de richesse. Nous étions à 11 % en 2009 ; nous sommes aujourd’hui autour de 9,5 %, donc largement en dessous de 10 %. Les indicateurs ne démontrent pas une réindustrialisation. Il y a bien eu une période plus favorable, notamment après le Covid. Pendant deux ou trois ans, nous avons alors créé environ 15 000 emplois manufacturiers par an. C’était un vrai plus, même si pour être réellement sur une trajectoire de réindustrialisation, il aurait fallu en créer entre 60 000 et 70 000 par an. Nous n’étions donc encore pas sur la bonne trajectoire mais on se rapprochait. Hélas, l’élan ne s’est pas confirmé, au contraire. L’année 2024 a marqué un coup d’arrêt, et 2025 se conclut avec environ 20 000 emplois industriels détruits et 65 sites industriels en moins. Nous sommes donc à nouveau dans une phase de désindustrialisation.
Vous estimez que les solutions sont connues et largement partagées. Pourquoi, selon vous, ces leviers ne sont-ils pas activés aujourd’hui, et où se situe le blocage ?
Aujourd’hui, le constat est devenu consensuel : nous sommes en phase de désindustrialisation et plus personne, même dans le discours politique le plus ambitieux, n’ose affirmer le contraire. Sur ce point, il n’y a plus de débat. En revanche, ce qui est très frappant et même intriguant, c’est que les solutions sont connues et largement partagées. Il n’y a pas de mesure miracle ni de loi qui réglerait tout d’un coup ; c’est plutôt une combinaison de six à dix leviers qu’il faut activer ensemble pour créer un effet d’entraînement.
Il n’y a pas de mesure miracle ni de loi qui réglerait tout d’un coup ; c’est plutôt une combinaison de six à dix leviers qu’il faut activer ensemble pour créer un effet d’entraînement.
Et sur le fond, ces orientations font l’objet d’un accord assez large. Une partie de ces mesures peut être mise en œuvre immédiatement, même dans la situation budgétaire actuelle et même sans majorité parlementaire. Nous ne sommes pas face à un obstacle juridique ou financier insurmontable. Ce sont des décisions qui pourraient être prises. Et pourtant, ces solutions, y compris les plus simples, ne sont pas mises en œuvre. C’est là que se situe le blocage. Pour moi, cela reste un mystère : je n’arrive pas à comprendre pourquoi le gouvernement ne bouge pas sur la formation, sur la mobilisation de l’épargne, etc.
Vous mettez en avant la commande publique comme levier majeur. En quoi l’achat public peut-il réellement peser sur la trajectoire industrielle du pays ?
Les éléments dont nous disposons montrent qu’aujourd’hui, dans la commande publique européenne, entre 40 et 60 % des biens manufacturés sont importés, la France se situant plutôt dans la fourchette haute, autour de 60 %. Nous faisons partie des pays qui importent le plus, alors même que nous sommes soumis aux mêmes règles européennes que les autres. Si nous revenions vers 40 %, cela représenterait environ 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires supplémentaire pour l’industrie française, soit près d’un quart de notre déficit commercial en biens manufacturés.
Et cela peut se faire à droit européen constant. Le problème n’est pas juridique. Le droit actuel laisse des marges, mais elles ne sont pas pleinement utilisées. D’autres pays, comme l’Allemagne ou l’Italie, savent travailler les spécifications ou structurer leurs centrales d’achat pour orienter davantage leurs achats vers leur tissu industriel. La commande publique constitue donc un levier massif, à condition qu’elle soit réellement pilotée.
La fonction achats a évolué ces dernières années, notamment avec les enjeux de décarbonation. Quelle est aujourd’hui sa place réelle dans les décisions stratégiques ?
La fonction achats a profondément évolué. Pendant longtemps, elle a été perçue comme une fonction essentiellement tournée vers la réduction des coûts. L’acheteur créait de la valeur en achetant moins cher, parfois avec des objectifs très orientés vers le low cost. Il y a eu des dérives, avec une logique centrée uniquement sur le prix facial sans prendre en compte aucunement certains coûts cachés.
La fonction achats doit être force de proposition et non plus seulement exécutante, même si elle n’est pas encore bien outillée pour défendre ces choix face aux directions financières.
Aujourd’hui, les achats sont devenus un levier stratégique. Dans l’industrie, ils représentent souvent près de 50 % du chiffre d’affaires, ce qui leur donne un poids considérable. Les acheteurs doivent désormais intégrer des enjeux de décarbonation et assumer des arbitrages plus complexes que le simple critère prix.
Pour autant, cette montée en puissance n’est pas encore totalement reconnue. La fonction achats doit être force de proposition et non plus seulement exécutante, même si elle n’est pas encore bien outillée pour défendre ces choix face aux directions financières.
Dans le contexte actuel, quels leviers peuvent être activés dès maintenant, notamment du côté des achats, pour enrayer cette dynamique ?
Le premier levier, c’est la commande publique patriotique. À droit européen constant, nous avons des marges que nous n’utilisons pas. Il ne s’agit pas de changer les règles, mais de les appliquer différemment, de former les acheteurs publics, de travailler les spécifications et de donner un mandat clair aux centrales d’achat pour orienter davantage les commandes vers notre tissu industriel.
L’État doit être exemplaire sur la commande publique patriotique. C’est incompréhensible que nous n’utilisions pas pleinement les marges existantes alors que d’autres pays européens le font.
Ensuite, il y a l’achat inter-entreprises. Les grands groupes ont un rôle à jouer. Les décisions d’achats structurent les filières et conditionnent la capacité de nos PMI et de nos ETI à investir. Ces leviers ne régleront pas tout à eux seuls, mais ils peuvent au minimum contribuer à arrêter l’hémorragie si nous décidons réellement de les activer.
La fonction achats a été trop longtemps cantonnée au « procurement », à l’exécution d’une procédure. Elle est désormais un élément stratégique de l’entreprise
Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs publics et aux dirigeants d’entreprise ?
La fonction achats a été trop longtemps cantonnée au « procurement », à l’exécution d’une procédure. Elle est désormais un élément stratégique de l’entreprise, notamment sur les enjeux environnementaux. Elle ne peut plus se contenter d’appliquer une stratégie définie ailleurs ; elle doit être force de proposition et assumer pleinement sa responsabilité.
Les enjeux actuels ne se traitent pas de manière purement transactionnelle. Ils supposent davantage de coopération entre donneurs d’ordre et fournisseurs pour construire des solutions dans la durée. Or notre cadre juridique et notamment les règles de la concurrence, n’incite pas toujours à aller dans cette direction. Il est essentiel d’explorer tout le potentiel collaboratif entre les entreprises, potentiel qui est aujourd’hui encore largement sous-estimé.